Le site du Château Ducal

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Au sommet de cette colline aux flancs abrupts, qui domine de toute sa masse les vallées de la Sienne et de la Bérence, se trouvait au Moyen Age une imposante forteresse.
Sa situation, au‑dessus d'un gué de la Sienne, au carrefour des routes qui, de Caen et du Nord Cotentin, menaient vers le Mont Saint‑Michel et la Bretagne, en faisait un point stratégique intéressant. C’est pourquoi les Ducs de Normandie avaient choisi le site de Gavray comme siège d’une vicomté et y avaient implanté un château, à vocation militaire.
Pendant tout le Moyen Age, Gavray abrita une garnison, sous l’autorité du pouvoir en place dans la région : les Normands d’abord, puis les Français, les Navarrais, les Anglais ; son rôle fut particulièrement important pendant la guerre de Cent Ans où il fut assiégé deux fois par les troupes françaises.
On lui connaît un capitaine jusqu’à la fin du XVIe s. puis, comme il ne servait plus à rien, il fut démantelé et l’on vint s’y servir en matériaux.
Il ne reste plus grand chose aujourd’hui de la puissante forteresse, et le visiteur qui s’attendrait à trouver tours et créneaux serait bien déçu : c’est à fleur de terre qu’il découvrira des lambeaux de murailles, arrachées à grand peine aux ronces et à l’oubli, par une association de bénévoles qui s’intéresse au site depuis 1980.
Des fouilles archéologiques, menées tous les étés pendant plus de dix ans, ont permis de reconstituer l’histoire de certains bâtiments et de mieux interpréter les textes d’archives. C’est le résultat de ces recherches, historiques et archéologiques, qui est présenté au fil de la visite.
 
Historique
 
L’histoire de la bourgade et du château de Gavray est totalement liée à l’histoire politique de la Normandie. Il n’y a jamais eu ici de seigneur de Gavray, mais un vicomte, un châtelain ou un capitaine, sous les ordres du duc de Normandie, du roi de France, du roi de Navarre ou du roi d’Angleterre…

LA PERIODE DUCALE NORMANDE
 
Les textes ne permettent pas de dire avec précision à quelle date et par qui fut fondé le premier château de Gavray, mais les recherches archéologiques ont révélé que le site a reçu une affectation militaire dès la moitié du XIe siècle. 
C’est en 1091 que le château fait son apparition dans un texte : Henri, troisième fils de Guillaume le Conquérant, en lutte contre ses deux frères, fortifie Gavray, en même temps que d’autres places-fortes comme Avranches, Cherbourg et Coutances.
Quelle forme avait ce château au XIe siècle ? La comparaison avec d’autres châteaux contemporains comme Falaise, Arques, Fécamp, Exmes, Caen, permet d’imaginer une grande enceinte sans donjon, épousant les formes du relief.
Cette enceinte est renforcée en 1123 par Henri Beauclerc, devenu roi d'Angleterre et duc de Normandie. D’autres travaux importants au donjon sont signalés en 1166.
En 1203, des modifications importantes sont apportées au château, sans doute pour le mettre en état de défense, face à la menace française. On construit une barbacane (ouvrage avancé protégeant une porte), deux greniers, deux portes et huit nouveaux créneaux ; en outre, le pont-levis est réparé. Des aménagements résidentiels sont également effectués (une salle, une chambre, une garde-robe).
 
Du château normand, il ne reste sans doute aujourd’hui que la forme générale de l’enceinte.
 
LE CHATEAU ROYAL
 
En 1204, Philippe‑Auguste s’empare de la Normandie ; Gavray ne paraît pas avoir joué de rôle dans la résis­tance normande. La forteresse devient alors château royal.
La fonction militaire du château pendant cette période ne paraît guère importante.
 
LA FORTERESSE NAVARRAISE
 
En 1328, le Cotentin passe sous l’autorité des souverains de Navarre.
La guerre de Cent Ans, qui se déchaîne alors, est la période où le château de Gavray joue son rôle le plus important : la région est, en effet, au cœur du conflit et la forteresse voit se succéder des occupants navarrais, français puis anglais. Il est assiégé et pris deux fois par les troupes françaises au cours de ce conflit.
Le premier grand fait militaire concernant le château de Gavray est le siège de 1378. A cette date, le château est aux mains des Navarrais ; le roi Charles V, sur le trône depuis 1364, a entrepris partout de restaurer son autorité.
Le siège commence au début du mois de mai, mené par Du Guesclin, accompagné du duc de Bourgogne et du duc de Bourbon. Le 31, la place est tombée. Dès le mois suivant, le roi de France ordonne sa destruction.
 
ENTRE FRANCAIS ET ANGLAIS
 
La guerre civile se déchaîne en France autour du roi Charles VI, dont la santé mentale se dégrade, les Anglais font de fréquentes incursions dans la région ; ce ne sont que pillages et incendies.
En 1415, les choses sont encore plus graves pour la France : c'est l'écrasement de la chevalerie française à Azincourt, le 25 octobre.
En 1417, une véritable guerre de conquête commence en Normandie ; les Anglais s'installent à Gavray, comme dans toute la région.
C'est, pour le château, à partir de 1418, la période de plus grande activité militaire puisque, occupé par les Anglais, il se trouve en position de frontière face aux Français ; on y concentre de nombreux hommes d'armes et les comptes font état d’allées et venues perpétuelles dans la forte­resse. 
Celle‑ci est fortifiée en 1439, et le donjon est reconstruit en 1444 : il s’agit du massif bâtiment carré dont on voit aujourd'hui la base et que la fouille a permis d'identifier.
On peut supposer que de nombreux autres travaux d'aménagement ont lieu pendant cette période, vu l'afflux de soldats et l’état de ruine dans lequel devait être la forteresse à l'arrivée des Anglais. La seule mention dans les textes concerne la chapelle «qui vient d'être restaurée » en septembre 1443.
La reddition du château en 1449 s'inscrit dans toute la campagne de reconquête menée par Charles VII.
L’année suivante, la guerre de Cent Ans est enfin achevée ! Le château de Gavray entre définitivement dans le domaine français.
 
APRES LA GUERRE DE CENT ANS
 
Après 1450, le château n'a plus aucun intérêt stratégique et son rôle est extrêmement modeste. Il est restauré en 1459 et abrite une garnison jusqu’au début du XVIIe s., date à laquelle il est vraisemblablement désaffecté : les fouilles ont révélé un certain nombre de monnaies du XVIIe s. dans les couches de démolition.
 
Fouilles, chantier de bénévoles
 
En 1980, le site du château avait presque totalement disparu sous les ronces et les broussailles. Une petite équipe de passionnés des vieilles pierres décide alors de fonder une association ayant pour but la sauvegarde et la mise en valeur du site.
On commence par des corvées de débroussaillage, auxquelles participent de nombreux «anciens» du pays. Ces premiers travaux faisant apparaître des structures au sol plus importantes qu’on ne le pensait, il est décidé de mener sur le site des fouilles archéologiques. De 1982 à 1991, des chantiers de fouilles se succèdent, tous les mois de juillet : des jeunes de tous horizons viennent, pendant quelques semaines, fouiller le sol de la forteresse. Souvent, ils reviennent l’année suivante et un véritable réseau d’amitié se crée ainsi, autour d’une passion commune.
Parallèlement, un projet d’aménagement du site voit le jour : il est d’abord modeste, se limitant à la pose de panneaux explicatifs, à l’implantation de tables pique-nique, à la restauration de quelques murailles, à l’entretien régulier du site et du sous-bois. Mais l’idée est toujours de réaliser un aménagement global, qui mette en valeur à la fois les ruines et la nature environnante, qui satisfasse autant le promeneur que le passionné d’histoire ou d’archéologie.
Après 20 ans d’efforts, sous l’impulsion de la municipalité de Gavray et avec l’appui de toutes les instances concernées, cet aménagement a vu le jour. Puisse-t-il satisfaire tous les visiteurs !
 
Plots de visite, sur le site lui-même
 
1) L’entrée du château et la barbacane
 
Le tracé du chemin n’est pas contemporain de l’occupation du site : il a été en bonne partie aménagé, à partir du XVIIe s., par les démolisseurs et les récupérateurs de matériaux qui devaient pouvoir accéder facilement aux diverses constructions avec des bêtes de somme et des charrettes.
Il faut imaginer ici, au lieu de cette brèche dans la muraille, le point le plus fortifié de l’enceinte car c’était aussi le plus vulnérable. Le reste du rempart, situé à l’aplomb de l’escarpement du rocher, était naturellement bien protégé.
La configuration du terrain permet d’imaginer que la barbacane, citée dans un texte de 1203, se trouvait sur la plate-forme rocheuse qui domine l’actuel chemin et qu’un pont (sans doute un pont-levis) permettait d’enjamber le fossé (en partie comblé aujourd’hui) qui protégeait l’entrée fortifiée du château.
Pour accéder au château, il fallait donc franchir la barbacane, puis un pont-levis et arriver ainsi à la tour qui protégeait l’entrée et a presque totalement disparu.
En montant sur la plate-forme qui portait la barbacane, on peut assez bien imaginer la puissante forteresse qu’était autrefois le château de Gavray.
 
2) La basse-cour
 
On est ici dans la partie basse de l’enceinte, la basse-cour. Elle ne représente qu’un dixième à peine de la superficie totale de la forteresse.
C’est, après la barbacane, après la tour d’entrée, un troisième élément défensif qui protègeait la plate-forme supérieure où se trouvent le donjon et la plupart des bâtiments importants.
Dans la basse-cour se trouvaient habituellement les écuries et des dépendances. La seule construction visible aujourd’hui est une citerne (ou un silo), de forme circulaire et dont l'enduit intérieur rose est bien conservé. Elle est totalement comblée et n’a pas été fouillée.
 
Ici encore, le tracé de l’actuel chemin est trompeur. Il ne faut pas perdre de vue qu’il a été tracé par les récupérateurs de matériaux, qui ont cherché à avoir la plus faible pente possible. Il faut imaginer un mur séparant les deux cours, un pan incliné peut-être en bois permettant d’accéder à la partie supérieure de l’enceinte.
 
3) La tour ronde disparue
 
On voit ici les vestiges d'une petite tour arrondie, postérieure au donjon carré, sur lequel elle s’appuie. Beaucoup plus intéressante pour l’histoire du site est la tour ronde disparue qui a précédé toutes les constructions visibles aujourd’hui et que les fouilles archéologiques ont révélée. On en voit la trace au niveau du sol, en avant de la tour existante. L’observateur avisé pourra en suivre la trace dans le mur du donjon, à l’intérieur de la petite tour actuelle, ainsi qu’à l’extérieur du rempart. (cf. plan)
Il existait ici une tour ronde de 15 mètres de diamètre extérieur, dont le mur atteignait près de 4 m d'épaisseur au niveau des fondations, ce qui laisse envisager qu’il était destiné à supporter une hauteur assez considérable.
Il n’a pas été possible de dater la construction de cette tour. Ce qui paraît assuré en revanche, c’est que cette tour a été rasée lors du siège de 1378 mené par Du Guesclin ou lors du démantèlement ordonné par le roi de France peu de temps après.
La tour n'a pas eu, seule, à pâtir de ces destructions : le rempart sud a été détruit lui aussi puisque le mur actuel est visiblement construit sur les bases de la tour arasée.
 
4) Le donjon carré

Appuyé sur le sommet de l’éperon rocheux, ce donjon est une massive construction quadrangulaire, de 15 mètres de côté, reposant sur des murs de près de 4 m. d’épaisseur à la base. Il est appuyé, au sud, sur le rempart, lui-même épais de 2 m. Il avait un rôle essentiel de réduit défensif.
L'espace intérieur est divisé en deux parties égales par un mur de refend ; il est donc vraisemblable qu’il y ait eu deux toitures juxtaposées.
L'entrée actuelle, au niveau du sol de la cour, n'est qu'une brèche, sans doute pratiquée pour faciliter la récupération des matériaux. Ce rez‑de‑chaussée, aveugle et très étroit, n'était pas habité : on occupait les étages supérieurs auxquels on accédait par une entrée située à plusieurs mètres au-dessus du sol.
Face aux vestiges de ce donjon, on peut prendre la mesure des apports de l’archéologie pour la connaissance d’un site comme celui-ci. L’observation externe amenait à penser qu’il s'agissait du donjon construit par Henri Ier Beauclerc en 1123 ; il n’en est rien : ce donjon a été en partie construit sur les murs arasés de la tour ronde détruite en 1378. C’est, en fait, une construction anglaise du XVe siècle.
 
5) La citerne 
  
Entre les deux zones de constructions visibles aujourd’hui sur la plate-forme, on peut observer, creusée dans le sol, cette citerne, presque totalement comblée. Elle a conservé son enduit intérieur et une partie de sa voûte.
Il faut faire un effort d’imagination, en considérant cette vaste plate-forme nue, pour évoquer toutes les constructions qui devaient la peupler. Le château-fort est le lieu protégé par excellence : en cas d’alerte, la population, au son d’une cloche prévue à cet effet, s’y réfugie à l’abri des hauts murs. A l’intérieur de cette imposante muraille s’entassaient de nombreux bâtiments, si l’on en juge par des comptes royaux du début du XIVe s., qui font état de travaux d’entretien. Sont cités, entre autres : la chapelle, une des tourelles près de la chapelle, la maison d’après la chapelle, appuyée au mur d’enceinte, la maison sur le puits, la chambre sur les murs devant la ville, la maison au portier, la grand salle, la grand salle au châtelain, la chambre au châtelain, une garde-robe, etc.
La plupart des bâtiments civils, cités ici, se trouvaient vraisemblablement dans cette partie de l’enceinte. (Cf. grand bâtiment de l’angle nord-est)
 
6) Le logis
 
On a ici un ensemble de bâtiments résidentiels dont le dernier état semble être celui du XVe ou du XVIe s.
Il s'organise autour d’un grand bâtiment rectangulaire que l’on peut identifier comme celui de la salle d’apparat. Il comportait un sous‑sol, en partie taillé dans le rocher, éclairé par un unique soupirail et séparé en deux parties par un mur percé d’une porte. On y accédait par un escalier de pierre. Il servait vraisemblablement de réserve. Au rez-de-chaussée se trouvait un premier niveau planchéié qui devait être une pièce de service (les retraits ménagés dans les murs montrent bien le niveau du plancher).
La « grand salle » était à l’étage supérieur. Pour y accéder, on devait traverser la petite pièce carrée située entre le bâtiment et le mur d’enceinte nord et gagner l’escalier en colimaçon, aux marches de schiste, qui menait à l’étage. Cette salle était desservie par des latrines, dont la base est bien conservée. Elle servait aux repas et banquets : on a trouvé, entre les latrines et le mur d’enceinte, sans doute sous une fenêtre, un amas de coquilles d’huîtres et de vaisselle cassée, qui ne laisse aucun doute sur sa destination.
 
La fouille a révélé qu’il existait un bâtiment antérieur, vraisemblablement détruit par le feu ; celui-ci est une reconstruction postérieure à la fin du XIVe et occupée jusqu’au XVIe s.
 
 Auteur : Mme Jocelyne LEPARMENTIER